Tatouage… ou pas

Depuis mon premier tatouage, je perçois combien cette encre magique sur la peau provoque de multiples réactions surprenantes parfois positives, souvent négatives. Ainsi, être tatouée exprime aujourd’hui une vision de vous-même dans le regard méfiant ou admirateur des autres, force est de constater que cela ne laisse nullement indifférent.

L’une de mes amies proches, tout d’abord horrifiée par cet acte et employant l’habituel discours de la personne réfractaire au tatouage (« tu te rends compte que c’est à vie », « ce sera moins joli quand tu seras vieille », « tu vas te lasser », blabla…) et n’écoutant que vaguement d’une oreille distraite mes perpétuelles réponses (« quand je serai vieille, j’aurai d’autres problèmes que mes tatouages, entre les seins qui tombent, la graisse qui s’étale et les rides qui se creusent », « et peut-être que je ne serai jamais vieille, au sens propre comme au figuré »…) m’a finalement avoué qu’elle rêvait en secret d’un tatouage discret depuis de nombreuses années, mais qu’elle n’osait franchir le pas par peur d’une douleur intense. Forte de mon expérience durant laquelle tout s’était admirablement passé, je l’ai rassurée en lui précisant que si elle avait accouché trois fois (sans péridurale !) ce n’était tout de même pas un petit tatouage qui lui ferait mal ! Mon enthousiasme débordant était une arme de persuasion.

N’habitant pas toutes les deux dans la même ville, me voici alors embarquée afin de la retrouver pour un sympathique week-end entre filles, composé de shopping, de virées dans les boites de nuit à la mode et d’une petite séance tatoo. Arrivée à l’entrée du salon, je ne ressens nullement l’ambiance zen qui émane de mon tatoueur habituel. Une musique assourdissante me saisit les tympans, une lumière vive éclaire des photos criardes de membres grossièrement tatoués en mode Picasso et l’employé réalisant ces œuvres me semble assez imbibé étant donné son haleine fétide de vin, le gros rouge celui qui tâche tout en enflammant votre œsophage. Bref, une mauvaise impression me gagne en observant ce spectacle plutôt affligeant, je souffle alors à l’oreille de mon amie d’une faible voix qu’il serait préférable de partir sur le champ. Pour seule réponse pragmatique, j’obtiens « t’es folle, j’ai payé près de 10 euros de parking ! ». Il est vrai que c’est un argument irréfutable pour se faire tatouer par un monstrueux gaillard alcoolisé !

Après une stérilisation sommaire des instruments, toujours sans dire un mot, il l’installe sur la table. Pas vraiment rassurée, je l’observe du coin de l’œil, tout en restant en recul, prête à bondir au moindre faux pas. Mon plan mental d’évasion est soudainement interrompu par des hurlements intempestifs. De véritables beuglements me font penser qu’un cochon semble agoniser dans la pièce. Finalement ces cris stridents émanent de mon amie ! L’animal est donc plus proche de la truie. Elle hurle que la douleur demeure intolérable et qu’il faut arrêter, arrêter, arrêter… Le tatoueur d’un air ahuri consent seulement à lever le dermographe lorsqu’elle gémit qu’elle va mourir maintenant ou éventuellement lui vomir dessus.

Me rapprochant de l’esquisse de dessin tatoué, je lui suggère tout de même de serrer les dents et de continuer vaillamment. En effet, sa pseudo panthère ressemble à un chat mouillé, borgne d’un œil et à qui il manque la moitié des poils sur la tête tandis que ses oreilles évoquent les cornes miniatures d’un diablotin. Qu’importe, elle paye intégralement son tatouage tout frais, même si la célèbre Bagheera a visiblement pris du plomb dans l’aile.

Moralité : si l’envie vous tenaille de vous faire tatouer, n’oubliez jamais que ce n’est pas un acte anodin. Un tatouage doit être mûrement réfléchi, en toute conscience… et être impérativement réalisé par un véritable professionnel, de préférence non imprégné de vapeurs d’alcool.

J’adore et admire tous ceux qui sont différents. »

Jean-Paul Gaultier

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