Prendre un enfant par la main

Depuis plusieurs mois interminables, je traine une maudite maladie dite « auto-immune », ce qui signifie que les médecins savent que vous avez quelque chose qui ne va pas forcément bien sans pour autant pouvoir véritablement en identifier la cause, mais vous rassure en spécifiant la véracité de votre pathologie, vous signifiant alors que votre cas n’est donc pas psychologique (non, je ne suis pas complètement folle). Bref, merci de prendre un ticket pour effectuer une batterie d’examens et hanter patiemment les couloirs des différents centres médicaux.

Me voici de nouveau à subir une troisième échographie, en moins d’une semaine, dans ce même cabinet qui me parait de plus en plus familier. En effet, la standardiste à l’accueil semble me cataloguer comme une hypocondriaque totalement givrée tant elle me dévisage suspicieusement à chacune de nos retrouvailles. De retour dans la salle d’attente bondée, afin d’obtenir le compte-rendu de mon précédent examen prestement effectué, une femme accompagnée de deux enfants vient me rejoindre. Naturellement, je souris à son adorable bébé joufflu, obstiné à tenter frénétiquement de sucer son gros orteil en tirant sur une chaussette non coopérative. Son autre jeune garçon me dévisage avec de grands yeux cerclés par des lunettes rondes qui lui donnent un air attendrissant de John Lennon.

Après quelques minutes, cette maman est conviée à se présenter avec son bébé, nous nous saluons mutuellement d’un petit « au revoir », puis je replonge dans la lecture de mon magazine. Soudainement, les deux enfants réapparaissent accompagnés de leur mère sensiblement rouge écarlate, visiblement très stressée et vociférant après la technicienne de radiologie. Rapidement, elle se dirige vers moi pour m’informer d’une voix tremblante, qu’il est interdit que son petit garçon entre dans le lieu d’examen, seul le « bébé malade » y est autorisé, le frère ainé doit donc rester en salle d’attente. Spontanément, l’employée (ayant manifestement décidé que j’arbitrerai ce match verbal) m’explique les multiples raisons justifiant son raisonnement, tandis que la mère ne cesse de répéter « c’est pas possible… » comme un vieux disque rayé.

Spontanément, je propose alors d’asseoir l’enfant apeuré sur une chaise près de la pièce de radiologie, ainsi le petit pourra entendre sa maman sans s’inquiéter… Hors de question ! L’employée, toujours elle, me rétorque que le règlement interdit une utilisation abusive des couloirs, je me retiens alors de lui répondre que seuls les idiots ne peuvent pas contourner des règles ridicules et obsolètes selon certaines situations exceptionnelles. Intuitivement, je devais vraiment pressentir ce qu’il allait arriver, puisqu’un instant plus tard, après d’âpres négociations, je me retrouve flanquée de l’adorable mouflet que je garde, selon sa génitrice, « juste le temps de la radio ! Vous verrez il est très gentil, merci encore Madame ! »

(Mémo à ma propre attention : vérifiez si la définition, élaborée par le dictionnaire, de « gentil » ou « gentillesse » diffère si elle s’exprime sur un enfant ou un adulte… )

En effet, pour définir cette notion de « gentil », je me retrouve avec un petit tyran de moins de 5 ans. Durant plus de 45 minutes ininterrompues, ce monstre binoclard a souhaité que je lui lise une histoire, lui tienne sa crêpe à la confiture pendant qu’il daigne la manger, le prenne sur mes genoux (en collant ses mains collantes de sucre sur mon pantalon noir) et l’autorise à jouer finalement avec mon portable. Certes, mes principes éducatifs ont tenté vainement de le sermonner, mais pour toute réponse, je n’ai eu qu’une crise de larmes (ce qui a provoqué de la buée sur les lunettes) agrémentée d’une danse frénétique et de hurlements « Mamaaan »…

Devant de tels beuglements effrayants, les autres personnes dans la salle d’attente me dévisageaient toutes en pensant qu’en qualité de génitrice potentielle du bambin, j’étais tout simplement indigne, ne faisant preuve d’aucune autorité. Quand sa véritable mère est enfin revenue, se confondant en remerciements, j’ai cru que j’allais pleurer de joie. Lorsqu’elle m’a invitée à prendre un café, j’ai prétexté un rendez-vous pour fuir le plus rapidement possible, loin de cette folle.

De retour à la maison, soulagée, je me jette allègrement sur ma plaquette de pilules et avale scrupuleusement la double dose de contraceptifs… Et trinque joyeusement à la santé de mes ovules non fécondés !

Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. »

Antoine de Saint-Exupéry

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