Le permis de vivre

Comme à chaque fois, je commence à angoisser une semaine avant la date fatidique.

Comme à chaque fois, pour m’occuper l’esprit et me rassurer inconsciemment, je récure la maison de fond en comble (plus je frotte, moins je pense).

Comme à chaque fois, je lave avec énergie, range le linge repassé consciencieusement dans chaque armoire.

Comme à chaque fois, je cuisine avec amour de la ratatouille (met typique de ma région) et du hachis parmentier. Mes hommes ne raffolent pas de ces deux plats, pourtant ce sont les seuls que je sache faire en quantité industrielle pour remplir avec vigueur le congélateur.

Comme à chaque fois, je ne dors pas la nuit précédant mon rendez-vous.

Comme à chaque fois, le matin du jour J, la gorge serrée, j’embrasse passionnément mon fils et mon mari en leur prodiguant mille et une recommandations.

Comme à chaque fois, anxieuse, je prends la route de bonne heure en espérant ne pas être en retard, mais en souhaitant tout de même ne jamais y arriver.

Aujourd’hui, je passe ma mammographie de contrôle suite à mon cancer du sein. Aujourd’hui, je ne suis qu’une éponge émotionnelle, une boule au ventre me rongeant les entrailles. Vulnérable, je suis une ex-cancéreuse. Cette saloperie de maladie, Petit Crabe, m’a laissé des séquelles physiques et morales. Même si la plupart du temps, j’arrive à vivre avec le plus normalement possible et à continuer mon chemin paisiblement, aujourd’hui, je suis « en mode alerte rouge » (je devrais plutôt écrire rose).

Dans la salle d’attente, je saisis machinalement le premier magazine qui s’offre à moi. Incapable de me concentrer, je ne le lis pas, je le feuillette simplement pour me donner l’illusion d’une certaine contenance. En face de moi, une jeune femme m’observe discrètement. À cet instant précis, je sens son regard intense, de beaux yeux bleus presque transparents et n’ose lever la tête. Lorsqu’en enfin je me décide à la regarder timidement, je remarque sa beauté, sa jeunesse, le charisme de son insouciance. Elle semble si frêle, la pâleur de son teint assombrit encore plus ses longs cheveux bruns ondulés. Sa moue boudeuse est craquante, elle ressemble à une enfant réprimandée, toutefois heureuse de sa bêtise. Je la trouve belle, elle me rappelle Isabelle Adjani dans « L’été meurtrier ».

Saisissant mon trouble, cette dernière me demande d’une voix tendue, si « c’est la première fois ? ». Avant que je n’ai pu lui répondre (j’envisageais de mentir pour ne pas la confronter à ce que j’avais précédemment subi), elle débite un dialogue saccadé, presque essoufflé, m’expliquant sa peur du résultat, le gène familial qu’elle porte, les décès des femmes de sa famille… Naturellement, elle angoisse, tremble à l’annonce de ce futur verdict.

La mammographie est un simple examen certes, néanmoins il n’offre que peu de rattrapage. Impossible d’échouer, la moyenne ne suffit pas, il faut être en tête pour pouvoir continuer jusqu’à la prochaine fois. Le redoublement laisse peu de chance dans le suivi de l’excellence de la vie.

Compatissante, je tente péniblement de la rassurer, je trouve les mots que j’aurai aimé entendre avant lorsque je pensais que ça n’arrivait qu’aux autres. Chaque femme angoisse lors d’une mammographie, toutefois certaines savent combien hélas le résultat peut être dévastateur. À mon écoute attentive, elle semble retrouver un faible sourire. Grâce à elle, à ma propre persuasion,  j’oublie presque l’attente et me surprends à sursauter à l’annonce de mon nom.

Ensuite, je m’isole dans ma bulle. En quelques secondes, je me déshabille machinalement et me rappelle, à une époque, combien ma pudeur me rosissait les joues. Tel un robot, j’exécute ce que m’indique le radiologue, puis repars dans un brouillard total en salle d’attente. Mon inconnue n’est plus là, j’espère que pour elle tout se passera bien. Tout comme pour moi égoïstement.

Seule, dans cette salle de clinique, je médite sur toutes ces âmes qui ont perdu leur combat contre le cancer, à toutes ces larmes versées en pensant à ces personnes quotidiennement. De tout mon cœur, je pense à elles et leur adresse le message subliminal que je ne suis pas prête à les rejoindre, je sais qu’elles veillent sur moi et leur demande de ne pas favoriser nos retrouvailles trop rapidement. Troublée, je me perds dans mes raisons en me promettant d’accomplir encore beaucoup de choses si j’ai la chance d’obtenir ce fameux permis de vivre.

Dorénavant, je ne suis plus la même, je ne serai plus jamais comme avant. Impossible ! Grâce à cette maudite épreuve, je sais à présent combien il est nécessaire d’exister, s’enrichir et se réaliser : oser enfin être soi.

Définitivement, à chaque jour suffit sa peine.

Seul le cancer a gardé, dans toutes les langues, son nom astrologique. La frayeur est intacte. »

Samarcande

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