Dans la file

Finalement, 2017 sera l’année du check-up médical me concernant. Et comme mon endocrinologue m’aime énormément (il semble que je la fasse rire, elle beaucoup moins lorsqu’elle me dit d’un ton ferme que j’ai passé un âge critique en qualité de femme), lors de ma dernière visite, cette dernière a décidé de me prescrire des analyses sanguines à n’en plus finir, souhaitant ainsi explorer les tribulations de ma santé vacillante.

Me voici donc, un samedi matin, à jeun (en pensant déjà au délicieux pain frais et autres gourmandises que je vais déguster ensuite), à 7h45, en route pour le laboratoire qui n’ouvre qu’à 8 heures. En effet, en arrivant de bonne heure, j’ai toutes les chances de passer la première et d’être ainsi libérée de cette pénible contrainte très rapidement. Ainsi, dans une allégresse totale, je me gare sur le parking… pour découvrir une file d’attente de plus de quinze personnes devant moi ! Cette masse humaine est agglutinée devant des portes toujours closes.

Me faufilant à la fin de cette immense queue, je découvre que l’ensemble des personnes représente la catégorie dite « âgée » de la population. De plus, toutes se connaissent et papotent joyeusement en contant vivement ces différents malheurs. Soudainement, j’ai l’impression d’attendre pour assister à un concert de Frank Michael à l’entrée d’une maison de retraite. Un souvenir ému me traverse, avec nostalgie, en me remémorant ma mamie adorée… Reprenant mes esprits, j’opte pour un sourire niais et diplomatique afin de m’enquérir auprès de ma voisine, celle de devant, s’il est habituel d’avoir autant de monde ? Ravie, cette vieille dame me répond qu’il y a toujours de l’attente, plus principalement le samedi. Effarée, j’ose timidement : « mais les gens qui ne travaillent pas, comme vous, pourraient peut-être venir à d’autres moments pour offrir plus de disponibilité aux personnes contraintes par des horaires restrictifs, donc non disponibles en semaine, non ? »

Bon, visiblement, je commence à agacer ma petite mémé, je crains que nous commencions notre future relation sur de mauvaises bases. Cependant, ravie d’avoir quelqu’un avec qui discuter (même si je lui semble passablement peu intéressante), elle me rétorque que si l’ensemble du troisième âge est présent un samedi matin, c’est justement pour se retrouver, papoter et partager sur les bobos du quotidien… En semaine, eux aussi ont des horaires à respecter et leur temps reste précieux, puisque de plus en plus restreint !

Souhaitant éviter une réponse de ma part, celle-ci me propose gentiment une chouquette extraite de son gros sac en papier. Conservant toujours mon sourire stoïque, je décline poliment son offre en lui précisant que je dois rester à jeun pour ma future prise de sang (que je visualise réellement comme une délivrance). Tout en engouffrant la viennoiserie que j’ai refusée, puis se pourléchant les doigts afin d’y recueillir les grains de sucre perlé, mamie gourmande me rétorque « Moi aussi, je dois être à jeun, mais je ne respecte pas. Comme ça les résultats seront mauvais et je reviendrai très rapidement pour une autre analyse ! J’aime bien ces instants de complicité le samedi matin avec les copines… »

Tout en la regardant, plutôt dubitative, je me perds dans des pensées qui résonnent en moi tant l’incompréhension me gagne à cet instant précis. Sincèrement, j’espère que les êtres qui me sont chers ne seront jamais résumés à de simples cas médicaux porteurs d’une vulgaire ordonnance médicale. Pour certains, visiblement, cette dernière représente encore le sésame qui ouvre les portes de la convivialité. Devant un tel constat aberrant, parfois, je redoute vraiment de devenir âgée et de ne briser alors la solitude de mon existence qu’un samedi matin dans la file d’attente d’un laboratoire…

La solitude est une tempête de silence qui arrache toutes nos branches mortes. »

Khalil Gibran

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