Bouteille ensablée

Dès mon plus jeune âge, j’ai passé mon temps à me perdre dans mes rêves afin d’apprivoiser ma solitude. De nombreux déménagements liés à ma situation familiale ne favorisaient pas les rencontres durables et les belles amitiés d’enfance débutées sur les bancs d’école. Ainsi, j’évoluais dans un monde imaginaire (mon univers bien à moi), bercée par mes tendres illusions dont seul le réconfort de mon esprit m’apaisait sereinement.

Cependant, parfois les doutes m’envahissaient de nouveau et je ne pouvais les dompter uniquement avec ma simple volonté de petite fille naïve. Peu à peu, je me suis donc persuadée secrètement qu’ailleurs, un autre enfant, le miroir de mon âme (une sorte de sosie invisible) vivait aussi en totale incertitude et espérait vivement qu’une personne, juste quelqu’un comme moi, pense aussi à lui et partage l’harmonie de ses pensées.

Timidement, j’ai donc décidé de lui écrire à ce double affectueux, cet ami qui m’insufflait tant d’espoir et de joie quand les incertitudes semblaient trop lourdes. Tous les jours, je lui « parlais » sur une page quadrillée, arrachée de mon cahier à larges spirales, je lui glissais mes pensées tout en lui murmurant, par écrit, le même réconfort qu’inconsciemment il m’apportait en échange.

Pour que mes mots lui parviennent concrètement, je me suis persuadée que l’océan, que je voyais au loin de la fenêtre de ma chambre, était certainement le plus noble des messagers pour guider mes lettres vers mon ami (et – douce utopie de l’enfance – la mer étant aussi une source sans fin, elle saurait bien évidemment quel flot favoriserait la bonne réception de mon courrier !)

Quotidiennement, pour mettre en action mon plan très créatif (dont j’étais très fière), je chapardais les bouteilles de bière vides qui s’amoncelaient dans les poubelles du voisin. Visiblement, le bonhomme, plutôt rougeaud, était sacrément asséché du goulot pour s’hydrater avec tant d’ardeur… J’avais largement le choix et mes « emprunts » passeraient inaperçus sans aucun doute.

Puis, tous les matins, sur le chemin de l’école, je déposais consciencieusement, au sein de la mer, ma petite bouteille contenant quelques feuillets de mots porteurs d’espoir et empreints d’affection pour cet allié de cœur. Innocemment, j’espérais aussi, après quelques jours de ce rituel matinal, recevoir à mon tour, une lettre par notre même intermédiaire marin. J’étais quelque peu désappointée que la turbulence du vent et la profondeur des vagues ne favorisent visiblement pas (en tout cas pas assez rapidement) ma rencontre, en missives, avec mon tendre bienfaiteur.

Rien ne vint… Ou alors je n’eus pas le temps de m’en apercevoir et de m’en délecter.

Un beau matin, un homme, affublé d’une combinaison en toile cirée, semblait m’attendre de pied ferme au bord de la mer. Plus j’avançais vers lui, mes pas lourds dans le sable, plus je sentais son regard appuyé et pesant sur ma personne totalement intimidée. Arrivée à sa hauteur, subissant la foudre de sa colère et la verve de ses paroles injurieuses, je compris que ce charmant personnage était le « nettoyeur des plages », les bouteilles de bière, rejetées par la mer, étaient alors régulièrement ramassées par ses soins ! Face à un tel énervé (un géant), j’avoue ne pas avoir douté un instant et compris immédiatement que ma démarche poétique n’était pas visiblement pas la sienne.

Ce jour-là, mon ami imaginaire m’a permis de me mesurer à une certaine réalité en affrontant le « monde des grands ». Mon petit univers féérique redevint alors profondément secret, niché dans une intimité mentale.

Pourtant, je reste intimement persuadée que se confronter à ses rêves, dont la puissance est tellement libre, permet toujours de ne pas se décourager face à l’adversité.

Cela dépend si l’on est, ou non, un adulte pouvant percevoir la magie et la minime étincelle de l’espoir.

L’intelligence sans celle du cœur ce n’est que de la logique et ça n’est pas grand-chose. »

Marc Levy

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